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Gaspillage alimentaire : valoriser les déchets, un impératif

Des dizaines de tonnes de déchets alimentaires sont produits chaque année en Europe

143 milliards d’euros. S’il fallait chiffrer la valeur annuelle du gaspillage alimentaire généré par le processus agroalimentaire rien qu’en Europe, on atteindrait cette somme mirobolante et effarante à la fois. A qui la faute ? Plusieurs acteurs sont impliqués dans la création et le maintien de ce fléau transmis aux générations futures. Pourtant, les solutions et les initiatives sont légion, et d’autres restent toujours à inventer. 

Un constat effarant

De la nourriture jetée, des aliments périmés, des conserves parfois oubliées… Partout, les déchets alimentaires s’accumulent, aggravant la situation d’année en année. Dans l’Union européenne, une étude menée par le projet Fusions (Food Use for Social Innovation by Optimising Waste Prévention Stratégies), dévoile que 88 millions de tonnes de déchets alimentaires ont été produites en 2012. Un chiffre qui représente 20% de la production européenne de cette année-là, soit 173 kilos d’aliments par personne. Economiquement, la perte s’élève à 143 milliards d’euros, dont 28 milliards se rapportent au gaspillage des seules matières saines.

Dans une autre étude publiée par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) indique que 30% de la production alimentaire mondiale annuelle serait perdue ou gaspillée, ce qui représente l’équivalent de 1,6 milliard de tonnes de produits de base – ou de 1,3 milliard de tonnes, si l’on exclut la production comestible et non comestible. La FAO détaille et classe ainsi ces pertes par type d’aliments :

  • 45% des fruits et légumes et des racines et tubercules
  • 35% des poissons et fruits de mer
  • 30% des produits céréaliers
  • 22% des oléagineux et légumineuses
  • 20% de la viande et des produits laitiers

Toutefois, le gaspillage alimentaire ne concerne pas, uniquement et en particulier, un segment du processus industriel ou bien le consommateur en tant que tel. Il s’agit davantage d’une responsabilité collective, qui touche à l’ensemble de la chaîne alimentaire, de la production à la consommation. Les pertes sont généralement réparties de la sorte :

  • 66% sont le fait des ménages
  • 15% de la restauration hors foyer
  • 11% de la distribution
  • 6% des marchés
  • 2% des industriels

Peu importe leur origine, ces pertes ne nuisent pas seulement à la capacité de production ou au pouvoir d’achat des consommateurs, elles sont aussi responsables d’une détérioration significative de l’environnement. Dans son rapport, la FAO évoque le chiffre de 1,4 milliard d’hectares réservés annuellement à la production d’aliments qui seront par la suite gaspillés, soit 28% de la superficie agricole mondiale. Cette production nécessite l’emploi de 250 Km3 d’eau – soit trois fois le volume du lac Léman – et contribue à l’émission de 3,3 milliards de tonnes de CO2. En termes financiers, la FAO estime le gaspillage alimentaire à 2600 milliards de dollars par an, dont 760 milliards représentent un coût économique direct.

De la nécessité de traiter les déchets alimentaires

C’est LA question à poser. Et à laquelle il faut répondre. En effet, la lutte contre le gaspillage alimentaire est au cœur d’enjeux économique, sanitaire et environnemental vitaux pour assurer la disponibilité en ressources des générations futures. La première étape d’une possible solution consiste à appréhender la nature de ces déchets. Selon une étude réalisée par le Centre Régional de Valorisation et d’Innovation Agricole et Alimentaire (CERVIA) avec la Direction Régionale de l’Agriculture et de la Forêt (DRIAAF), ce gaspillage comprend essentiellement des déchets de viande et carcasses, des déchets alimentaires ou biodéchets, des déchets assimilés aux ordures ménagères, des emballages de tout type, de la graisse et de l’huile alimentaire usagée.

Traiter les sous-produits 

Face à ce constat, il s’avère donc moins coûteux pour les industriels de l’agroalimentaire de recycler ou de composter les déchets selon leur filière. Souvent, la viande jetée ou gaspillée se transforme en sous-produit pour l’alimentation animale. Elle peut également servir pour les opérations de compostage ou de méthanisation. Ces utilisations alternatives représentent aussi la meilleure solution pour les déchets des fromageries (lactosérum), les épluchures et les restes de la transformation des fruits et légumes, ou encore, de la restauration.

D’autres solutions de réaffectation sont encore disponibles pour le traitement des déchets de l’agroalimentaire. L’huile alimentaire usagée, l’une des principales matières utilisées par les traiteurs, peut ainsi se transformer en biocarburant. Reste à intensifier les efforts de collecte de ces résidus car les chiffres indiquent que 50% de ces déchets ne sont pas collectés en France, à titre d’exemple. En ce qui concerne les poissons et fruits de mer, leurs sous-produits peuvent être valorisés dans l’alimentation ou la création de produits cosmétiques et de maquillage.

Traiter les molécules

Les déchets alimentaires peuvent aussi faire l’objet d’une valorisation des molécules spécifiques. Le projet Vamacopia propose ce type de solution pour lutter contre le gaspillage des aliments. L’idée consiste à établir un inventaire détaillé des déchets en spécifiant leurs gisements et leur contenu effectif ou potentiel pour s’en servir ensuite en fonction des filières.

Pour les céréales, il est possible d’extraire les molécules de lignine, de cellulose, d’hémicellulose, des cires, des protéines, entre autres, pour les valoriser en vanilline et ses analogues ou pour les employer dans la fabrication de papier et de panneaux. Quant aux fruits et légumes, certaines molécules des épinards, par exemple, peuvent participer à la production d’antioxydants à visée cosmétique.

Traiter les coproduits végétaux et les emballages

Les déchets alimentaires sont source d'antioxydantsPréparant l’avenir, des scientifiques et spécialistes de l’agroalimentaire planchent sur les écoproduits végétaux, usant de méthodes peu coûteuses en énergie et sans solvant chimique pour l’alimentation ou la fabrication de produits cosmétiques. L’enjeu : préserver et exploiter les composés antioxydants des produits végétaux (fruits et légumes) comme les polyphénols et les vitamines.

Par ailleurs, d’autres groupes proposent désormais des alternatives pour les emballages alimentaires plastifiés, en recyclant les sous-produits issus de l’industrie agroalimentaire. Du petit-lait peut ainsi être produit à l’aide des résidus du fromage, du jus de pomme de terre et des déchets de la production d’amidon.

Des initiatives pour lutter contre le gaspillage alimentaire

Dans tous les cas, et à condition de faire preuve d’ingéniosité, des solutions existent pour une gestion plus efficiente des déchets de l’agroalimentaire. Mais cela requiert au préalable d’encourager et de multiplier les efforts de collecte et de sensibilisation auprès des industriels comme des ménages. Afin d’éviter, d’abord, le gaspillage et, ensuite, d’opter pour des processus de recyclage et de transformation.

Les politiques enfin sensibilisés

Conscients de la gravité de la situation, les politiques ont commencé à manifester leur préoccupation à l’égard de la lutte contre le gaspillage alimentaire. Certaines de leurs initiatives attestent de l’évolution des mentalités. En France, une loi, promulguée par le Président de la République le 11 février 2016, prône des actions qui appuient cette lutte sur les plans national et continental. La loi enjoint à « l’utilisation des invendus propres à la consommation humaine, par le don ou la transformation, la valorisation destinée à l’alimentation animale, l’utilisation à des fins de compost pour l’agriculture ou la valorisation énergétique, notamment par méthanisation ». Elle oblige les grandes surfaces à donner leurs invendus alimentaires encore consommables aux associations caritatives et interdit aux distributeurs de rendre impropres les denrées alimentaires encore consommables et invendues.

Au niveau continental, la Commission européenne a engagé plusieurs actions :

  • En 2009, elle a rempli les règles de calibrage et de présentation de 26 fruits et légumes sur 36. Ce qui a permis l’accès à la vente de produits agricoles n’ayant pas une esthétique parfaite ou présentant des défauts.
  • En 2010, un rapport très détaillé sur le gaspillage alimentaire a été publié.
  • 2014 a été proclamée « année européenne de lutte contre le gaspillage alimentaire »
  • En 2015, une enquête d’opinion a été menée dans toute l’Europe et a abouti à un (r)éveil des consciences, notamment de la part des acteurs de l’agroalimentaire : 76% des consommateurs interrogés estiment que la solution réside entre leurs mains.

Des concepts marketing créatifs

Hormis les initiatives politiques et juridiques, des actions économiques et de marketing parfois très créatives ont été entreprises dans certains pays européens et se sont traduites par des résultats surprenants. Au Danemark, par exemple, un nouveau concept commercial a émergé : WeFood, un magasin où l’on ne vend que de la nourriture périmée ou dont l’emballage est défectueux à des tarifs réduits de 30 à 50% par rapport au prix initial. Ce magasin a réussi même à conclure plusieurs accords avec les enseignes de la grande distribution alimentaire pour se fournir avec leurs invendus de viande, de pain, de fruits et légumes, etc.

Un logo pour les produits alimentaires peu ragoûtants mais de bonne qualité et moins chersDans la même logique, un collectif de producteurs de fruits et légumes et de consommateurs français a lancé en 2012 le logo « Les gueules cassées » en le définissant comme la première marque mondiale anti-gaspillage. L’idée est de commercialiser les produits non conformes aux standards de la grande distribution et au goût des consommateurs comme les fruits et légumes déformés, les produits proches de la date limite de consommation ou ceux non strictement conformes aux cahiers de charge des fabricants, mais dont la qualité est intacte. Vendus de 30% à 50% moins chers que les produits « calibrés », l’initiative semble bien porter ses fruits : 800 producteurs ont adhéré au concept, qui ont labellisé près de 12 millions de produits commercialisés disponibles dans 5000 points de vente. Même les enseignes de la grande distribution ont manifesté leur intérêt. Carrefour a ainsi lancé en 2015 sa marque « Tous antigaspi » tandis que Monoprix promeut sa marque « Quoi ma gueule ? ». Des produits qui portent tous le logo des gueules cassées.

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christine.loran@industrie-agroalimentaire.com

Christine Loran, diplômée en Microbiologie dans les industries agro-alimentaires à l’Université de Aix-Marseille et passionnée d’innovation agroalimentaire, écrit régulièrement pour le compte du site IAA.

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